Aux échecs, le bon esprit est roi

(Cet article est paru dans le journal L’Alsace du 06/03/2015 – Textes : Luc Sorgius)

Au complexe Sainte-Barbe, il a été question hier de fous, de reines et de rois, le tout servi sur un plateau. Ils sont 185 à participer au 22e Open international d’échecs de Sélestat, et ce jusqu’à dimanche. Et tous, grands maîtres ou amateurs, sont animés par la même passion : celle de la beauté d’un jeu qui « brasse toutes les couches sociales ».

Aux echecs le bon esprit est roi

Lors de ce tournoi, les participants affrontent des adversaires de niveau équivalent, et ce quel que soit leur âge.

 

L’atmosphère est saisissante. Atta­blés dans les différentes salles du complexe Sainte-Barbe, les 185 participants au 22e Open interna­tional d’échecs de Sélestat qui a démarré hier matin et qui se pro­longe jusqu’à dimanche après-mi­di, se concentrent sur leur plateau dans un silence de cathédrale.

Un seul son audible : celui des cent pas de ceux qui attendent patiem­ment leur tour, pendant que leur adversaire scrute la moindre faille à exploiter. Car une partie peut durer longtemps, très longtemps, plus de cinq heures parfois.

«Il n’y a pas de respect de la hiérarchie! »

Et pour cause : « Aux échecs, la faute n’est pas permise ! », s’excla­me Rachid Heddache en chucho­tant. Celui qui a été l’un des membres fondateurs du Cercle d’échecs de Sélestat et à l’origine de la création du tournoi, officie en tant qu’arbitre principal de la compétition. Et quand il évoque son sport, il le fait avec une passion contagieuse : « Les échecs brassent toutes les couches sociales, tous les âges… Tout est possible ! Il n’y a pas de respect de la hiérarchie ! ». Il cite l’exemple « d’un participant tiré à quatre épingles qui rencontre une jeune avec une casquette vis­sée sur la tête », ou encore « des plus jeunes qui affrontent des par­ticipants plus âgés ».

Et parle ensuite du cas des fem­mes, largement minoritaires dans la salle de conférence, où ont lieu les affrontements dans la catégo­rie la plus relevé du tournoi : « À une époque, les échecs ont été un sport très macho. Certains joueurs disaient même que, s’ils venaient à perdre contre une fille, ça serait la misère… »

La situation a bien évolué, même si le niveau de jeu des féminines reste « faible », selon Rachid Heddache: « Il y a également une explication sociologique : au départ, c’est un jeu de bistrot, et les femmes n’allaient pas dans les bistrots. »

Ni tout blanc, ni tout noir

À la question de savoir pourquoi ce sont toujours les joueurs avec les pions blancs qui commencent, Rachid Heddache et Delphine Bergmann s’avouent pris de court : « Nous ne nous sommes jamais posé la question ! Et d’ailleurs, on ne nous l’avait jamais posée ! ».Pour rune raison bien simple :les échecs étant un jeu datant« de la nuit des temps », certaines traditions « ont perduré, même si c’est un jeu qui a beaucoup évolué ».

Dans les faits, qu’est-ce que cela change ? Selon des statistiques, les« Blancs »commencent le jeu avec un certain avantage et gagnent leur partie un peu plus souvent que les « Noirs », c’est-à-dire dans environ 54 % des cas. À l’inverse, le grand maître András Adorján a écrit une série de livres, expliquant que les « Noirs »ont une approche défensive qui n’est pas nécessaire et que la raison de leur défaite est qu’ils « n’essaient même pas de gagner ». Pour lui, l’avantage des« Blancs » est surtout d’ordre psychologique.

« Quasiment un travail à temps plein »

Parmi les quelques féminines pré­sentes, Mélissa Fesselier, 16 ans, est venue avec son père Pascal et sa sœur Chelsea. Comme toute la famille, elle « vit, respire pour les échecs ». Son paternel, qui accom­pagne régulièrement ses filles sur les différents tournois à travers l’Europe et parfois le monde, évo­que néanmoins également le coût de cette passion, tant sur l’aspect financier qu’humain : « En France, si on veut faire quelque chose en compétition, il faut prendre un en­traîneur privé, en tout cas pour arriver dans les cinq-six premiers… Et puis, nous-même, on fatigue. C’est quasiment un travail à temps plein. »

La passion est dévorante, à tel point que certaines songent même à arrêter temporairement, comme Julie Fischer, 18 ans, du club de Bischwiller (voir ci-dessous) : « Concilier mes études de médeci­ne et les échecs, c’est très compli­qué… Je vais probablement arrêter un an, histoire de réussir mon con­cours de première année, et ensui­te, je reprendrai ! »

Une preuve encore que les échecs s’adressent à tous, Delphine Bergmann, la présidente du Cercle d’échecs de Sélestat et organisatri­ce du tournoi, souligne également la présence de joueurs handicapés. « C’est la preuve que tout le monde peut jouer. J’ai moi-même perdu contre un adversaire en situation de handicap lourd, qui avait besoin d’aide pour bouger ses pièces ! Je vous assure qu’à ce moment-là, on ne voit plus le handicap ! ».

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Maxime joue
« juste pour le plaisir »

Aux echecs le bon esprit est roi - Maxime Lefebvre

Maxime Lefebvre, 11 ans, est le fils de l’entraîneur du Cercle d’échecs de Sélestat. Pour lui qui a débuté ce sport à l’âge de 4 ans, « les échecs, c’est juste pour le plaisir » : « J’aime bien réfléchir pour essayer de gagner, et ne pas abandonner si je suis sur le point de perdre. » Devenir grand maître international ?« Non, je n’aimerais pas en faire mon métier, j’aimerais faire autre chose. » Son objectif pour cet Open : « Terminer dans les quinze premiers ! ».

Julie, les échecs
(presque) avant tout

Aux echecs le bon esprit est roi - Julie Fischer

Dans un sport encore très masculin, Julie Fischer, 18 ans, se fait place nette, puisqu’elle a été sélectionnée en équipe de France jeune cette année. Elle qui a commencé l’âge de 6 ans ne peut plus s’en passer : « Un président de club a fait une initiation à l’école. C’est comme ça que j’ai eu le virus ! »… qui est presque trop prenant pour cette étudiante en première année de médecine à Strasbourg : « C’est vraiment une passion au point de prendre le pas sur les études… »

Jean-René,
maître international

Aux echecs le bon esprit est roi - Jean-René Koch

Venu en famille avec ses enfants Pauline, 15 ans, et Benjamin, 12 ans, Jean-René Koch, 44 ans, fait partie des favoris de cet Open international. Celui qui est maître international depuis 1989 est venu à Sélestat « parce que c’est un très bon tournoi ». « Et puis, Sélestat, c’est juste à côté ! », sourit ce Beblenheimois. Ses enfants viennent, eux, régulièrement à Sélestat : « Avec eux, c’est plus sympa de participer ! » Avec une petite idée derrière la tête : «On va essayer de gagner le tournoi, c’est mon ambition.»

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